Comme pour Proust, adulte, dégustant de mémoire la madeleine trempée dans la tisane, qu’enfant, tante Léonie partageait avec lui ; comme pour le potentat Kane, revoyant, au moment de mourir son « ROSEBUD », son petit traîneau d’enfant, des bribes sensorielles de notre univers enfantin ne nous quittent pas.
Pour moi tout revient à REIRIZ.
Les sons, les odeurs, les goûts, les rires en cascade, le salon du premier étage, avec le grand piano et l’énorme portrait, peint en pied, de D. José Manoel de LEMOS. Ce salon m’intimidait, mais comme je n’y suis jamais allée toute seule, pas de souci.
La grande bâtisse en L, était si différente de notre maison !
C’était la Quinta de mon arrière-grand-père, où Laura, ma grand-mère paternelle, avait grandi, en compagnie de ses frères et sœur, enfants de la seconde union de son père.
En arrivant, on se signalait de la route à coups de klaxon, pour que quelqu’un de l’intérieur vienne ouvrir les deux battants du portail en ferraille. Avant de déposer les voyageurs sur le grand terre-plein recouvert de gravier, gravier dont mes genoux gardaient le souvenir la semaine durant, on avait roulé pendant quelques dizaines de mètres sur le chemin en gros galets, recouvert d’une haute treille, portant des raisins de Noah. Le portail, le pauvre, de couleur indéfinie, verdâtre ou bleuâtre avec des parties toutes rouillées avait besoin de réforme, bien sûr, mais on sortait de la crise de 1929, et à REIRIZ, personne ne travaillait.
Tio Luis TORRES, devenu le maître de maison après le décès de son beau père, mon arrière-grand-père, je ne l’ai jamais vu que chaussé de bottes en caoutchouc à parcourir la Quinta ou sur une chaise-longue en train de lire. Ce qui n’empêchait pas la famille de vivre sur un grand pied, une des toute premières voitures de Monção, décapotable qui plus est, trois filles à marier et un garçon faisant des études à Viana.
Vue sur internet, cette ROSALIE de Citroen, commercialisée en 1933, me rappelle « furieusement » celle de Reiriz.
Malgré cette inactivité je crois n’y avoir jamais senti le moindre souci quant à la dépense. Pas comme chez ma Maman, qui, elle, gérait le budget au plus juste.
Chez Tia Ernestina et Tio Luis TORRES, même une petite fille de 6, 7 ou 8 ans, sentait l’abondance. De temps en temps la vente d’un champ ou une coupe de pins dans une parcelle devait renflouer les caisses.
Dans la cuisine, au sol recouvert de grandes plaques de granit brut, telle une chaussée romaine, la cuisinière s’agitait comme un beau diable, plumant des volailles, préparant les légumes au dessus du grand bac, en granit lui aussi, courant au four d’où s’échappaient des effluves délicieux. En Eté, sur la terrasse qui desservait la cuisine et la salle à manger, ces préparatifs culinaires donnaient lieu à une vraie mise en scène. Assise, sur un banc, jambes écartées, ses grandes jupes de paysanne la recouvrant jusqu’aux chevilles, la cuisinière se démenait pour plumer trois ou quatre poules ou poulets, ou quelques fois un dindon. Autour d’elle de grandes bassines d’eau, chaude et froide, des pages de journaux roulés en tire-bouchon pour brûler les petites plumes. Les victimes de ces sacrifices, comme tout le reste de la volaille, y compris les canards, étaient dans l’enclos qui leur était réservé, sous d’énormes figuiers et un vieux poirier tordu de rhumatismes. La dinde ou le dindon nourri aux figues c’est un régal !
Les poules finissaient « em cabidela », (sauce incorporant le sang de la poule, servie sur des croûtons) ou en « cosido à portuguesa », (le plat le plus cher de la cuisine portugaise, dit-on,puisque dans cette potée il faut nécessairement une volaille, un filet de porc et un filet de bœuf, ainsi qu’un gros morceau de jambon et des saucissons de toute sorte). Les poulets finissaient « en fricassé » ou souvent, puisqu’on cherchait à faire plaisir aux enfants, « em empadão ».
Les adultes, surtout les messieurs, les préféraient « em arroz a fugir ». Que ce soit avec le poulet ou avec la lamproie, cette cuisson du riz, proche du rizzotto, divisait les convives. Les adultes se régalaient d’avance devant ces grands plats, d’où le riz, très liquide, paraissait s’échapper.
D’où le nom « a fugir » (en train de fuir). Nous, les petits, réclamions plutôt quelques suppléments de « rissois » (rissoles) aux crevettes ou des parts plus grandes « d’empadão de frango » (timbale de poulet). Et surtout un riz bien sec.
Le « cabrito à moda de Monção », chevreau rôti, grand classique de ma ville natale, était présent régulièrement à partir du printemps.
Je sais que dans cette cuisine, le vendredi, on préparait des truites ou des saumons pêchés par le maître de maison, grand pêcheur sportif. Mais le vendredi, nous n’étions pas là, nous étions chez nous, en ville, mon frère et moi, pour aller à l’école. Et puis le poisson, même le meilleur et le mieux cuisiné, ce n’était pas notre « truc »…
REIRIZ, ce n’était que le dimanche ou les jours de fête.
Pour les grandes occasions, à Noël par exemple, le dindon ou la dinde étaient saoulés au vin de Porto avant la mise à mort. Pour les enfants, un spectacle exceptionnel! Voir la pauvre bête tituber et finir par tomber …
Et dire que nous allions à REIRIZ exprès pour assister à cette horreur, mais « oh tempora, oh mores » ! On nous a toujours interdit d’assister à la « tuaille » des cochons ou de la volaille, mais on nous amenait exprès pour assister à la saoûlerie du dindon.
Une leçon de choses ? « Voilà ce que donne l’abus d’alcool ? »
Sur ce banc, à l’air libre, Clara se laissait aller à nous raconter son enfance de petite bergère dans la montagne. Surtout un épisode de loup qui était parti avec un agneau. Son chagrin pour le petit agneau et la peur de se faire punir par ses parents. Peur des parents et pas du loup !
L’énorme cuisine, très sombre, ne brillait que par ses cuivres, astiqués régulièrement. J’y ai appris qu’on pouvait s’empoisonner avec le « verdete », le vert de gris, l’oxydation toxique du cuivre.
Une énorme ouverture arrondie offrait le passage de la cuisine vers la partie la plus mystérieuse et la plus angoissante de toute la maison. Recevant la lumière du jour par un soupirail en hauteur et une anémique ampoule électrique de peu de watts, c’était un grand cellier où des sacs de victuailles de toute nature, grains, riz, farines, huiles, des oignons et des colliers d’aulx, d’énormes morues séchées et empilées, des pieuvres et des jambons suspendus, des « enchidos », c’est à dire des saucissons de toute sorte, de filet, de sang, de langue, occupaient une sorte de loggia, dont le centre, constitué par un très large escalier, descendait à la cave en terre battue. Là, je n’y suis jamais allée. Trop peur ! Ceux qui y accédaient, surtout les messieurs, emportaient avec eux des lampes à acétylène. Ils remontaient avec des bouteilles, qui pour les grandes occasions, arrachaient des exclamations de bonheur aux adultes. En relisant ce détail, la descente à la cave, me revient en mémoire une des rares scènes de ménage à laquelle j’ai assisté. C’était chez mes parents et non pas à Reiriz. J’ai vu ma Maman au bord des larmes, car pour la cuisson de je ne sais quel plat, peut-être une gibelotte, elle avait donné à la cuisinière une bouteille de vin blanc… et que ce vin blanc était un des trésors, destiné aux très grandes occasions. Mon Père a perdu son sang-froid pendant quelques minutes, mais heureusement le pardon est vite arrivé avec les bisous habituels.
Nous, les enfants, à Reiriz, ne nous intéressions qu’à la petite salle, espèce d’office, qui prolongeait la salle à manger. Située entre la salle à manger et la « saleta », petit salon pour tous les jours. elle était garnie du sol au plafond de grandes armoires vitrées, qui laissaient voir des conserves de toute sorte, des fruits secs, de grandes boîtes métalliques pleines de biscuits et, surtout, les confitures et autres délices sucrés. Ces délices sucrés, spécialité de Tia Ernestina, étaient en fait diverses sortes de « chutney », cette préparation salée-sucrée, où des fruits, des épices, des oignons et du vinaigre se marient si bien ! Je ne sais pas comment nous les appelions, mais sûrement pas chutney. Comme, selon internet, il s’agirait d’une préparation d’origine indienne, devenue mondiale par les anglais, le passé colonial du Portugal et de l’Angleterre, y est pour quelque chose !
Curieusement, c’est dans le bas de ces armoires qu’on trouvait les barriques d’olives en train de se faire, en train de « curtir », les grandes jarres en terre cuite avec les « escabeche », les morceaux de lamproie ou des sardines saisis dans le vinaigre. Les enfants n’aimaient pas beaucoup l’escabeche. Trop fort !
Sitôt fini le déjeuner, commençait la longue et délicieuse après-midi de Reiriz…
Là, dispensés de sieste, obligatoire à la maison, toute la compagnie partait vers la tonnelle (caramanchão). Elle surplombait la route et sa glycine, probablement centenaire, entrelacée de vigne, nous protégeait du soleil. En semaine, les dames y lisaient ou brodaient, profitant de loin en loin, comme distraction, d’un passage de cabriolet à cheval ou plus rarement d’une voiture automobile sur la route. Quand la lecture d’une oeuvre avait passionné la lectrice, il n’était pas rare qu’elle la reprenne à voix haute pour les autres.
C’est ainsi que j’ai assisté, muette et terrorisée, à la lecture de la scène décrivant la visite nocturne, faite par la première Madame Rochester, devenue folle, à la pauvre Jane EYRE, endormie.
J’en ai fait des cauchemars, la visite de la folle, l’incendie qu’elle provoqua… ces morceaux entendus par une petite fille de 4 ou 5 ans, c’était « hard ».
Mais que d’émotions pouvaient nous offrir un livre !
Ce n’est que plus de dix ans plus tard, quand j’ai découvert la « Jane EYRE » de Charlotte BRONTË, que j’ai identifié la source de ces cauchemars.
Le Dimanche était consacré aux visiteurs, « on faisait salon », dans le vrai salon ou sous la tonnelle. Les messieurs fumaient après le café, et les dames continuaient le bavardage, se laissant aller parfois à un tout petit verre de liqueur de mandarine (tangerina) faite maison, avec les fruits de la Quinta.
L’orangeraie, avec ses rangs d’orangers, de mandariniers, de citronniers, était un paradis de parfums, lors de la floraison. Les puddings à l’orange ou au citron étaient présents au dessert presque tous les dimanches.
Les enfants, comme tous les enfants, jouaient, courraient, se cachaient.
Généralement à ce moment là Tia Ernestina nous faisait visiter son jardin clos aux iris, protégé par un vieux petit portail. Elle en collectionnait, de toute beauté, et ne se fâchait que si un enfant non tenu par la main ou un chien mal surveillé, mettaient en danger ses trésors. Un détail de ce qu’on peut appeler le charme de Tia Ernestina me revient, en écrivant. Elle souriait et riait tout le temps, et ses deux incisives supérieures se chevauchaient assez franchement. Je crois que son charme venait aussi de là. C’était avant l’orthodontie !
Dans la tonnelle, solidement installés, il y avait deux longs bancs et éparpillés en désordre peut-être une dizaine de sièges en rotin, avec des coussins recouverts de chintz fleuri. Ce mélange du rustique le plus « pur », avec du granit « dur » partout, car le sol de la tonnelle était lui aussi en granit, et le confort moelleux des coussins, c’est la marque de REIRIZ.
L’ameublement était du « bric-à-brac ». J’avoue ne pas avoir gardé beaucoup de souvenirs, peut-être du salon, avec le grand piano, des tables de jeux, avec des abattants, que seuls les messieurs utilisaient, l’énorme portrait troué du « Tio-Bispo », qui fut ma porte d’entrée dans le grand secret de REIRIZ.
Pourquoi ce trou en bas de la toile ?
Les chambres des grandes cousines, très romantiques, m’étaient un peu interdites. Je farfouillais dans leurs rubans, bijoux, petits peignes.
C’est pourtant la plus jeune des cousines, Herminia (Noca), qui m’ouvrit la porte de ce secret de famille.
Un jour, probablement d’Hiver, nous étions seules dans le grand salon. Elle pianotait et Je jouais avec leurs maisons de poupée. Ce trou en bas du tableau me turlupinait. Je la questionne là dessus, elle se met à rire, à rire, un vrai fou rire. Et commence à me raconter une histoire d’amants, de tirs de pistolet, que sais-je ? L’héroîne de l’histoire était sa grand-mère Dalinda, la vieille « avo Dalinda » qui s’intéréssait si peu à moi.
Je n’y comprenais rien. Je n’avais que 6 ans. Mais j’avais une chance, celle d’avoir une Maman qui répondait clairement à toutes mes questions.
Elle a su me faire entendre le secret de REIRIZ, et replacer dans un contexte temporel et sociétal cette banale histoire d’adultère.
Je revenais, en l’écoutant, à REIRIZ, dans les années entre 1896 et 1900.
En Eté, après le goûter, la baignade s’imposait. Et quelle baignade !
En contrebas de la route, à moins de deux cents mètres à vol d’oiseau, après avoir traversé deux champs de maïs entourés de tonnelles de vigne, on accédait directement au fleuve Minho.
Le fleuve Minho était encore à cette époque-là, un fleuve totalement sauvage.
Il dévalait des Monts Cantabriques, dans les Asturies, en Espagne, par des sauts impressionnants jusqu’à l’Océan Atlantique. Son cours ne devenait à peu près paisible, que, justement chez moi, à Monção.
Un voyage par le train, dans les années 50, m’a offert un des derniers spectacles de ce cours torrentiel. C’est vers cette époque que des barrages, avec des échelles à saumon, que des trous énormes pour draguer les cailloux, enfin, qu’une exploitation commerciale éhontée et sans réglementation aucune, firent de ce fleuve, merveille de la nature, un fauve domestiqué.
L’évocation de REIRIZ ne m’apporte que des souvenirs heureux, ensoleillés.
Etait-ce le rire cristallin de tia Ernestina e de ses trois filles ? D’où venait cette joie familiale? Ce bonheur qui flottait dans l’air ?
Pourtant, à quelques dizaines de mètres du lieu de baignade, en face, sur la marge espagnole du fleuve, l’horreur dominait. La guerre civile d’Espagne, entre 1936 et 1939/40, coïncide exactement avec mes années de visite hebdomadaire à REIRIZ.
Des odeurs pestilentielles nous parvenaient certains jours de vent du nord. Le feu consumait les monceaux de cadavres de fusillés républicains, qu’on appelait « les rouges ».
Je ne me souviens pas d’avoir entendu des discussions des adultes sur la guerre à côté. Pourquoi ?
Très pratiquants, messe dominicale obligatoire, ayant droit, au premier rang de l’Eglise à un prie-Dieu en acajou, avec coussin de velours rouge et ayant un jeune, le plus jeune frère de ma grand-mère, Tio Zé PUGA (José Cândido ROMA de LEMOS PUGA), officier à Viana do Castelo, engagé volontaire chez les franquistes, dans le bataillon « os Viriatos », je devine de quel côté allaient les sympathies de la famille. Il était un fasciste authentique, époux de Dona Maria de SA TINOCO FURTADO de MENDONCA, appartenant à la grande famille de Viana do Castelo, les descendants des TAVORA.
Mais, certains dimanches, mon père restait avec nous pour le déjeuner, et de son côté, malgré le danger couru sous le salazarisme, on savait où allait ses sympathies à lui. Aucune pratique religieuse, athéisme assumé, libre-pensée affichée, neutralité politique ayant frôlé quand même à deux ou trois reprises l’incident qui aurait pu nous valoir la visite nocturne de la police politique, la redoutable PIDE…
Combien de fois ai-je entendu ma Maman supplier mon Père de faire ceci ou de ne pas faire cela , en rapport avec la politique. « Pense à tes enfants, João » !
Si autour de la longue table ovale une discussion s’était engagée, je pense qu’elle aurait été « mortelle ».
D’où alors cette insouciance ? Cette joie ? Cette absence d’intranquillité ?
Me vient à l’esprit la phrase de Talleyrand, reprise par Bernardo Bertolucci pour son film « Prima della Rivoluzione » : « celui qui n’a pas vécu au XVIII siècle, avant la Révolution, ne connaît pas la douceur de vivre ».
Mais des rivoluzioni, sous des cieux aussi sereins que REIRIZ, il y en avait déjà eu…
Au début du siècle, aux alentours de 1900.
Dans les années 1930, on n’était pas « prima », on était « dopo »
Aux alentours de l’an 1896, un beau et riche étudiant en pharmacie à Coimbra, pendant les vacances, avait pris ses habitudes à REIRIZ, sous prétexte de donner des cours de natation dans le Minho, à toute la génération de ma grand-mère et de ses jeunes sœur et frères.
Il arrivait à cheval, et une fois pris le goûter des enfants et le thé des aînés, on filait au fleuve, à travers la vigne et le maïs. Apparemment, la jeune Laura, 16 ans, ma grand-mère, lui plaisait. Elle lisait nuit et jour, jouait très agréablement du piano, était très intelligente et curieuse. Pas très belle, mais si vivante, si intéressante. Sûrement très éprise, elle, de ce jeune homme, qui, de la capitale intellectuelle du Portugal, qui était et est toujours Coimbra, lui ouvrait une fenêtre sur ce monde si changeant, au passage du XIXème vers le XXème siècle.
Il venait de faire le voyage culturel initiatique de presque toute la jeunesse dorée européenne de l’époque, avec séjour à Paris. Un appareil photo du dernier cri, acheté à Paris, lui accorda pendant des années le statut de photographe amateur par excellence dans la Ville. Aucun mariage, fête, « défunts sur leurs lits de mort », ne se fit à Monção sans qu’on invite Monsieur PEREIRA, pharmacien.
Je revois encore, dans une espèce de réserve, quand je gambadais chez ma grand-mère, toutes ces grandes caisses en bois, pleines de plaques en verre. C’étaient les collections de photos, couvrant la vie de notre ville pendant des décennies. Dans les années 40, un de mes oncles et sa femme, se sont installés dans la vieille maison. Et là, catastrophe ! Leur employée de maison, selon ordre de sa patronne a jeté à la décharge de la ville toutes les caisses. Quand quelqu’un a rapporté les faits à ma Maman, la température a chauffé entre les deux belles soeurs. Malheureusement rien n’a pu être récupéré, toutes les plaques étaient cassées.
Sa bibliothèque personnelle, riche de quelques milliers de livres se garnissait entre autres par des abonnements souscrits à PARIS, chez Flammarion et si ma mémoire est bonne, Calmann-Lévy.
Mais à REIRIZ, ce que Laura ignorait c’est que le cheval revenait tard dans la nuit. Le jeune pharmacien, armé d’un revolver, étant données les rencontres dangereuses de ce temps-là, était attendu dans le grand salon par la marâtre de Laura, D. Dalinda do LORETO GOMES ROMA de LEMOS, mère de quatre enfants, et âgée de 17 ans de moins que son mari, mon arrière-grand-père PUGA.

Photo de 1896, prise par mon grand-père. Laura et Ernestina se trouvent aux deux extrémités de la photo
Ce manège, plutôt vaudevillesque, n’était pas passé inaperçu dans la ville, et faisait jaser. Jusqu’au jour où un ouvrier agricole de la Quinta le rapporta à son patron.
Il est probable que la tisane après diner de mon arrière grand-père ait reçu un sucre spécial…
Celui-ci fait irruption un soir et surprend le couple sur le canapé en velours, juste sous le grand portrait de l’ Archevêque-Evêque Comte ( l’Arcebispo-Bispo-Conde) de Coimbra, dans les années 1860, D. José Manoel de LEMOS, qui était l’oncle de la « femme adultère ».
Le jeune pharmacien, homme de principes, tente de sortir d’une telle situation par le sublime, il tend le revolver au mari en le priant de s’en servir pour venger l’outrage.
Mon arrière-grand-père s’en sort dignement, et, s’il m’est permis de formuler un avis, raisonnablement.
Il prend le revolver qui part rageusement sur le parquet, une balle fuse et le portrait de l’ Archevêque-Evêque-Comte, se trouve troué.
Il ne faut pas oublier que je suis la bénéficiaire de ce geste de bon sens, puisqu’il était accompagné de l’injonction d’épouser dare-dare la jeune et innocente Laura, compromise par une cour aussi longue qu’assidue.
Le mariage eut lieu tout de suite, le temps de publier les bans et de faire imprimer les faire-part.
Dix mois après, le 07-10-1902, mon Papa arrivait et 28 ans plus tard ce fut mon tour.
Je n’ai jamais su si ma Grand-mère, avec qui je bavardais pourtant pendant des heures, connaissait toute l’histoire.
Quelques mois, trois ou quatre, avant la naissance de mon père, est née à Reiriz Lydia PUGA pour l’état-civil, Lydia PEREIRA pour toute la ville. Mariée très jeune, elle a vécu jusqu’à plus de 90 ans au Brésil.
Le baptême de mon père, qui eut lieu le 15-10-1902, est la preuve parfaite de cet esprit de tolérance, je dirais même de ce « savoir-vivre » à Reiriz. Ceux qui le portèrent vers les fonds baptismaux furent son grand-père paternel, propriétaire, et Ernestina, encore célibataire, tante maternelle.
J’ai aussi la preuve indirecte de cette cohabitation pacifique entre les deux familles, qui m’a été racontée par mon père dans les années 1990. Il est décédé en 1999.
Lors de la commémoration du centenaire de la modernisation de l’Hôpital de la Miséricorde de Monção, mon Papa, ancien Maire, invité, et déjà sourd comme un pot, vit à un moment donné tous les présents se retourner et le regarder avec de grands sourires et applaudissements. Demandant à sa voisine de chaise le motif d’une telle agitation, elle lui apprend que sur la liste qui venait d’être lue, ses deux grands-parents, Manoel PUGA et João Antònio PEREIRA, figuraient parmi les plus généreux donateurs.
Il est vrai que le « drame » entre les deux familles a été postérieur à cette récolte de fonds, qu’on évoquait un siècle plus tard.
Le plus dur fut sans doute pour « avò Dalinda ». Le grand amour de sa vie fut brisé là. Elle harcela mon grand-père, par des lettres passionnées, dont une envoyée jusqu’à la pharmacie, qu’il avait fondée vers 1901/1902 en l’île de Principe (S. Tomé et Principe).
Car, sitôt marié, peut-être même avant de savoir que les deux femmes, Laura, la légitime et Dalinda, l’amante, se trouvaient enceintes, il s’était embarqué vers des îles au climat équatorial insupportable. Dans la plus petite de l’archipel, l’île de Principe, il fonda une pharmacie.
Pénitence inconsciente, chez cet homme imbu de morale laïque et libre-penseur ?
Le climat le rejeta. Sa santé l’obligea à retourner en métropole. A nouveau il crée une pharmacie à Crestuma, tout près de Porto, mais loin de Monção . Laura et mon père bébé l’y rejoignent et c’est là que naîtront mes trois oncles suivants.
Le retour à Monção n’aura lieu que plus de dix ans plus tard. L’auto-punition prenait-elle fin ?
Après le décès de ma grand-mère, ses deux brus, ma Maman et Tia Maria Luisa, ont trouvé dans le fatras d’une grande maison, qui avait vu passer tant de monde, des quantités de lettres. Ma Maman m’avait gardée une. Malheureusement j’en ai perdu la trace. C’était celle adressée par Dalinda à Joaquim à l’île de Principe. Elle était très émouvante, car elle lui parlait, avec la tendresse qu’on imagine, de leur bébé, Tia Lydia, qu’elle sentait bouger dans son ventre.
Longtemps après, quand le calme paraissait revenu dans les passions, on voyait régulièrement D. Dalinda passer à la pharmacie. Mon grand-père, selon ce qui m’a été dit, prenait n’importe quel prétexte pour s ‘absenter et la laisser avec les préparateurs.
D’elle je garde le souvenir d’une vieille dame, assez élancée, avec une chevelure argentée éblouissante, qui ne m’accordait qu’une attention distante et que j’appelais « avò », tout en sachant que je n’étais pas son arrière-petite-fille.
On me racontait que lors des bals à l’Assemblée, club chic de la ville, où elle a accompagné pendant des années ses petites filles, elle était connue pour sa gourmandise. Très, trop assidue autour du buffet, sa petite aumônière de bal s’ouvrait souvent pour récupérer des petits fours qui lui faisaient envie. Toujours la déviance, l’interdit outrepassé comme en début de siècle ?
Son manque d’intérêt pour ma petite personne était largement compensé par la tendresse et l’attention de tous les autres habitants de REIRIZ.
Les études à Lisbonne, puis à Porto, puis la vie m’ont éloignée de cet Eden.
Qui malheureusement disparut à tout jamais. Une vente dans les années 1950, suivie d’un lotissement récent, avec des immeubles, démolirent la tonnelle et le jardin d’iris de Tia Ernestina.


Quelle histoire romanesque! mais surtout quelle triste fin…bravo d’avoir réussi ce récit avec autant de panache. On s’y croirait tant les images sont bien évoquées.
Merci Natercia!